Avant d'aller affronter la jungle urbaine à Bangalore, j'ai passé une journée avec Marimuthu, l'un des responsables de l'ONG Bless dans une zone du Tamil Nadu proche de Chidanbaram (pour les plus connaisseurs d'entre vous, les villages s'appellent Vadakasirajapuyam, Halampettai et Sakkankudi, à l'erreur de traduction près !).
Bless intervient dans plusieurs domaines du soutien social aux populations en grande difficulté, sur trois districts de l'est du Tamil Nadu. Comme plusieurs NGO, son activité de microfinance est une extension de ses actions fondamentales, qui tournent autour de l'éducation à la santé, de l'accès à l'eau potable, de l'assainissement...
Vous pouvez trouver plus d'infos générales sur Bless ici. Je rends compte ici de quelques données qui peuvent rendre compte de manière plus concrète de l'action d'une NGO, sur une zone délimitée, en Inde du Sud. Je ne prétends pas avec cela tirer de conclusions générales ni sur cette NGO (j'étais en visite accompagnée, en phase de découverte, avec donc plutôt une présomption de boulot bien fait, d'intérêt pour ces nouveautés, et pas un regard critique) ni encore moins sur la microfinance en Inde. Je rendrais probablement également difficilement compte de des relations humaines esquissées avec les animateurs et les femmes rencontrées (comment raconter mon déjeuner, à la fois très intéressant mais aussi un peu humiliant, moi qui n'arrive pas encore à manger correctement avec mes doigts et ai besoin d'une cuillère pour m'assister, qui hésite à boire de l'eau, et qui me fait amener une table, denrée rare chez mon hote !)
Quelques données, donc, sur mon rapide périple de mardi dernier :
- j'ai visité 4 villages. Bless intervient sur une zone relativement large. L'accès aux villages se fait en 4x4, et il y a au moins 100km entre le siège social, le lieu de formation et les différents villages. C'est l'une des difficultés que j'avais déjà vues pointé : la dispersion des bénéficiaires et le temps nécessaire pour les rencontrer. Nous avions des problèmes similaires en France, extrêmement complexe à résoudre : faut-il limiter les visites aux entreprises (aux groupes ici ; au risque d'appauvrir le métier et de ne plus percevoir en amont les risques, les problèmes à traiter), les "sous traiter" à des bénévoles (au risque de perdre le contrôle et l'identité de la structure), embaucher de nouveaux permanents (au risque de faire exploser des budgets souvent limités) ? Bless couvrant plus de 1400 groupes dans quasi 90 localités, le suivi semble immense ! Et Bless n'est pas la plus grosse des NGO.
- les groupes gérés par Bless suivent de manière très orthodoxe le modèle des Self Help Group (cf mes posts precedents à ce sujet). Ils regroupent entre 12 et 20 femmes, qui épargnent pendant 6 mois avant de pouvoir bénéficier de crédits internes (elles se prêtent l'épargne accumulée) ou externes (Bless "lie" le groupe à une banque qui accorde des crédits, parfois subventionnés par l'Etat)
- les crédits octroyés sont à la fois individuels et collectifs. Ils peuvent concerner des besoins de type "génération de micro activité" aussi bien que des besoins ponctuels liés à des frais d'éducation, des évènements de la vie, des questions de santé
- le groupe détermine librement le ou les personnes bénéficiaires, le montant prêté et le taux. De ce point de vue, le rôle du permanent de Bless est complexe à appréhender. Le groupe est il véritablement autonome ? Les ONG impulsent elles ou imposent elles des projets, des pratiques au groupe ? Il est indéniable que la présence du permanent est importante. Il est assis sur une chaise, en face du groupe accroupi par terre, et le ton est plus une information descendante que l'animation d'un échange. Mais ma présence a peut être engendré un biais, et les femmes se réunissent avant ou après la visite du permanent, pour échanger librement.
- quelques chiffres pour se rendre compte : les groupes les plus "riches" ont des membres qui épargnent 100Rs (1,5(e)) par mois. Au bout de 2 ans, un groupe de 17 membres peut donc globalement espérer épargner une cinquantaine de milliers de roupies (un peu moins de 800(e)). Les ressources "internes" ont une forte valeur symbolique, renforcent l'adhésion du groupe et conditionnent le montant du prêt externe. Mais elles sont limitées et prêtées, malgré tout, à un taux moyen de 12%.
- les prêts externes sont accordés par des banques publiques ou privées. Dans le district que je visitais, au moins 3 banques étaient intervenus, au travers de prêt ou de "revolving fund" de 20 à 25 000Rs (environ 400(e)) pour le groupe. Ces prêts ont été utilisé pour des achats individuels de vache, chèvre ou petit outillage ou pour des projets collectifs. Le plus abouti d'entre eux concernait le démarrage d'une activité d'élevage de poissons ; 5 autres femmes fabriquent et distribuent des produits alimentaires de type "snack" ; d'autres louent de la vaisselle... La diversité est plus grande que je ne l'imaginais, et la configuration des projets collectifs assez souple.
- les prêts externes sont octroyés sur des durées courtes (1 à 2 ans), sans franchise de remboursement et avec des conditions assez drastiques, pas toujours liées aux conditions réelles d'exploitation. Les taux sont déterminés librement par les femmes, dans une fourchette de 12% (le taux à rembourser à la banque) à 36%. Les surplus sont conservés par le groupe et peuvent donc être reprétés ultérieurement. D'un côté, mon sentiment est qu'il devrait être possible, au vu des volumes, d'assouplir les conditions internes du prêt, en jouant sur l'effet de volume ; mais d'un autre côté, les banques imposent peut etre des contraintes et, surtout, le phénomène est tellement industriel qu'il serait probablement très complexe d'y introduire cette flexibilité ?
- les différents "livres" (livre d'épargne, livre de prêt, livre de trésorerie, livre général) sont remarquablement tenus. La plupart des PME que j'ai rencontré en France sont nettement en dessous de la rigueur et du formalisme du suivi de la trésorerie et des engagements du groupe ! Alors meme que la moitié au moins des membres du groupe est illétrée. Les livres sont audités au moins une fois par an.
- dans toutes les réunions, la quasi intégralité des membres était présente. J'ai pu repérer quelques "profils types" ! L'animatrice, toujours lettrée, dynamique, assez jeune et vindicative en général, tient les livres de compte, discute avec le permanent de Bless ; la femme plus âgée, moins active, un peu à l'écart (mais est elle vraiment dans le groupe !!) ; les femmes avec leurs enfants, qui leur recommandent d'être sage... et finalement leur point commun c'est que ça les fait beaucoup marrer de voir un français se plier en quatre sur son petit tabouret, avec un nom imprononçable. Le climat est très professionnels, très "engagé". Là aussi, ça m'impressionne par rapport à certains "benchmarks" français !! Les réunions sont hebdomadaires
- Bless n'a pas d'activité financière directe. Elle identifie, organise, anime... les groupes ; les lie ensuite à une banque, les suit, verse le prêt pour le compte de la banque et collecte les remboursements, là encore pour le compte de la banque. De ce que j'ai pu comprendre, elle ne tire pas de marge de cette activité et vit de subventions externes.
Post à suivre la semaine prochaine : Faites tourner les chevres