Je vais commencer aujourd'hui une série de papiers, que j'espère longue, sur un thème qui devient très à la mode.
On pourrait résumer ce thème par la baseline de l'IFMR Trust : "make the market work for the poor". L'idée de base est très simple : on a passé 10 ans à prêter de l'argent à des pauvres pour qu'ils créent des entreprises. Le problème c'est que d'une part cet argent est surtout utilisé à des fins de consommation et, surtout, que pour sortir les gens de la pauvreté, faut il encore que les entreprises créées accèdent à des marchés pour vendre leurs produits.
Un exemple caricatural des paradoxes que peut créer la microfinance est le don de vaches à des femmes, qui ne pourront au bout du compte pas vendre leur lait à un prix supérieur au prix de revient que justifie l'entretien, l'alimentation, le soin apportés aux animaux.
Le nouveau sujet du jour, que je découvre au fur et à mesure de mes lectures et entretiens, c'est de structurer des filières complètes et de faire en sorte que les pauvres accèdent au marché global. Dans l'autre sens, certaines grosses entreprises s'attaquent à la frange de la population qui gagne moins de 3000$ par an et qui, en cumulé, représente tout de même un sacré gateau ! J'y reviendrai dans d'autres posts.
Pour l'instant, focalisons nous sur une expérience jeune (moins d'un an) mais très ambitieuse de structuration de filières.
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Il y a des gens qu’on rencontre une fois dans sa vie et qu’on n’oublie pas. Parce qu’ils ont une vision particulièrement forte et, surtout, par ce qu’ils se donnent les moyens de l’implémenter avec une ambition démesurée.
J’en ai rencontré certains en France, bien sûr, que je ne citerais pas pour ne pas vexer les autres ! J’en ai vu un fin septembre à Chennai.
Nachiket Mor (puisque c’est de lui qu’il s’agit), est un jeune cadre de l’une des plus grandes banques du pays, la ICICI. Depuis plusieurs années, avec son équipe, il milite pour que personne en Inde ne soit exclut des services bancaires et pour que sa banque soit présente le plus localement possible dans les zones rurales indiennes.
Il y a un an, il a fondé une fondation (la ICICI fondation), qui reçoit chaque année 1% du bénéfice de la ICICI Bank.
Cette fondation est au cœur d’un écosystème qui tente, « globaly speacking », de « faire marcher le marché au service des plus pauvres ». Cela recouvre des activités très larges, bien décrites sur le site de la fondation (www.icicifoundation.org) et qui concrétisent un projet théorisé depuis plusieurs années. Nachiket Mor a eu la bonne idée de regrouper l’ensemble de ses écrits sur un site unique que je vous recommande (http://www.nachiketmor.net/ ).
Mon focus est allé aux activités de financement et de structuration des filières conduites par l’IFMR Trust. Ce trust est indépendant juridiquement et financièrement de la fondation, mais l'équipe qui le manage est pour la grande majorité issue de l'équipe de Nachiket Mor à la ICICI.
Il est composé de 2 filiales.
La première (http://ifmrtrust.co.in/announcements/annkgfs.php), managée par Anil Kumar, vise à apporter des services financiers complets à toutes les cibles (cibles traditionnelles de la microfinance, mais aussi paysans riches, par exemple) partout sur le territoire (avec une antenne disponible pour tous à moins de 2km de chez soi) au travers d’antennes qui regroupent l’offre financière disponible sur le territoire (les KGFS). La deuxième, l’Advisory Service (http://ifmrtrust.co.in/ventures/itas.php), conduite par Puneet Gupta, a pour vocation de créer des « supply chain » sur une quinzaine de domaines.
L’exemple qu’ils utilisent souvent pour faire la démonstration du concept est celui du tourisme rural. A un bout de la chaîne, des touristes qui aimeraient probablement découvrir autrement d’autres régions de l’Inde, chez l’habitant, mais dans des conditions d’hébergement correctes. A l’autre bout, des gens pauvres, en zone rurale, qui ont des maisons qu’ils pourraient réhabiliter. En remontant la chaîne, on retrouve les intervenants classiques que sont les tour operators et les sites majeurs de promotion touristique en Inde (Expedia, Yatra…).
L’idée de l’IFMR Trust, c’est de structurer cette chaîne de manière à ce que tous les maillons puissent efficacement travailler ensemble, au service des plus pauvres. Pour ce faire, elle est en train de réunir quelques grands fonds de capitaux mondiaux (leur nom est pour l’instant confidentiel) au sein du « Network Enterprise Fund ». Ce fonds, qui devrait atteindre 150 millions de dollar en fin d’année prochaine, prend lui-même des participations dans des « Network Enterprise ». Lesquelles entreprises cherchent à renforcer les plus pauvres (formation, microfinancement pour la réhabilitation de guest houses…), crédibiliser l’offre (rating des guesthouses par exemple par une filiale de Standars & Poors) et faire communiquer l’ensemble des acteurs de la chaîne, d’Expedia jusqu’au paysan du fin fond du Tamil Nadu. Au dire de Puneet, l’investissement initial est faible.
Plusieurs « filières » sont dores et déjà en cours de structuration : dans les biens de consommation (http://www.earthygoods.co.in/) dans le textile (http://www.sandhifoundation.org/) par exemple, ou le BPO low cost.
Ce fonds est intégralement abondé par des partenaires privés, mais s’insère dans un ensemble qui le dépasse et qui poursuit un objectif que l’on pourrait qualifier « d’entreprise sociale ».
Ce qui impressionne, c’est la foi chevillée au corps dans la capacité que pourrait avoir le marché à sortir les plus pauvres de leur situation, en évitant les problèmes de corruption, de mauvaise gouvernance… Un peu naïf peut être, mais supporté par une intelligence de premier plan et des fonds disponibles qui rendent crédibles cette utopie !
Il y a un point de départ très juste dans ce raisonnement : c'est celui qui part de la valeur ajoutée, VA. Si les activités financées par la MF ne produisent pas une VA conservée par les clients (ou plutôt les clientes) de l'IMF, ça ne sert à rien.
De plus, la VA en question est toujours (ou presque !) dans le fait d'ajouter à des activités "de base" (pêcher le poisson, faire faire des veaux à sa vache) des activités plus riches, mais qui demandent des capitaux : une machine à secher le poisson, un abattoir pour les veaux, etc
Donc le besoin devient ici plus costaud que celui de l'IMF de base ; c'est une fonction "fonds propres" que l'on recherche.
Mais alors les paysans ou les pecheurs vont se trouver rapidement confrontés à ceux qui sont déjà installés sur ces marchés. Comment fait-on avec la concurrence ? comment éviter qu'ils se fassent sortir au premier incident (un investisseur par exemple qui modernise son usine de poissons)et surendettés en plus ?
Tant que le modèle est celui du "Libre Marché" tout plat, tout seul, je ne vois pas bien comment ça fonctionne sur le moyen - long terme ! Tant qu'il n'y a pas une autorité publique (et démocratique de préférence !) qui fait des arbitrages en faveur des pauvres pour la seule et bonne raison qu'ils sont pauvres, je ne vois pas les Croyants du Marché faire une démonstration vraiment significative !
Au moins on évite dans ce schéma les naïvetés atroces des sectateurs de la Fortune BOP, à la base de la pyramide : la pensée forte d'un certain Prahalad, qui explique ingénuement que les pauvres sont tellement nombreux qu'ils en deviennet d'excellents clients pour les grandes compagnies. il suffit de leur vendre le shampoing en doses individuelles, et ils auront les moyens de le payer !
Rédigé par: Benoît Granger | 10 octobre 2008 à 18:02