Dans son numéro d’octobre-novembre, Politis a eu l’excellente idée de publier un article de 2 pages de Jean-Michel Servet, professeur d’économie à Genève, qui a tenu un temps le laboratoire d’économie à l’Institut Français de Pondicherry (IFP).
Le gros intérêt de l’équipe de l’IFP, c’est qu’elle apporte un regard critique sur le microcrédit, à partir d’une méthodologie anthropologique et sociale, dans laquelle les chercheurs sont en général engagés « sur le terrain » auprès de leur sujet d’étude.
Les thèses de Jean-Michel sont amplement développés dans son dernier opus, Banquiers aux pieds nus (2006) et les plus mordus peuvent consulter les excellents papiers d’Isabelle Guerin sur l’esclavage par la dette, par exemple, dans la collection de l’IFP.
Pour ceux qui souhaitent une rapide introduction, le papier de Politis fait le tour en 2 pages des principales conditions à respecter pour que le microcrédit soit véritablement efficace dans sa lutte contre la pauvreté. On pourrait résumer l’argument par : le microcrédit est une activité qui doit consister à prêter aux pauvres pour un investissement productif qui trouve des débouchés solvables, avec un rendement supérieur au cout du prêt, pour des bénéficiaires qui ont des compétences managériales et techniques.
Facile à dire, pas facile à faire, bien sûr ! Et c’est l’intérêt de ce type de réflexion que de donner une « vision idéale » de laquelle on peut tenter de s’approcher, ainsi qu’une « force de rappel » contre les dérives naturelles de la microfinance.
La première condition, donc, est que les clients des institutions (IMF) appartiennent aux catégories dites "pauvres". Ca semble aller de soi, mais, pour grandir, les IMF sont tentés de prêter de plus en plus aux moins pauvres, accentuant dans ce cas les inégalités de revenu au lieu de les réduire. Par ailleurs, il est souvent délicat d’identifier qui sont vraiment les plus pauvres. Dans Outlook du 17 novembre, Neelabh Mishra, éditeur d’Outlook Hindi, revient sur la complexité des critères à mettre en place pour qualifier les plus pauvres (revenu, logement...). The Hindu du 14 novembre reprend aussi les difficultés du gouvernement de Pondicherry à distribuer des cartes de rationnement réservé aux plus pauvres. Un tiers d’entre elles seraient en fait détenues par des familles relativement aisées et un tiers des plus pauvres n’y auraient pas accès. Le Center for Microfinance utilise de son côté, dans le cadre de ses enquêtes, des méthodologies de type « peer to peer » : chaque famille qualifie ses voisins, en fonction de critères variés (a-t-il la télévision, mange t-il à sa faim…). Après plusieurs itérations et recoupements, ils estiment pouvoir arriver à une qualification satisfaisante de « qui est vraiment pauvre ».
La deuxième condition est que le prêt soit réellement utilisé pour accroître les capacités productives. Dans de nombreux cas, les petits crédits servent à "faire la soudure" sans investissement productif. "Cela permet aux personnes de disposer de meilleures conditions pour gérer leur budget, mais ne peut avoir un impact positif direct sur leurs activités génératrices de revenu"
Troisième condition est que l'investissement soit fait dans des secteurs pour lequel il existe une demande solvable. C’est l’un des sujets les plus discutés du moment ici, et les initiatives commencent à fleurir pour diversifier les productions artisanales et connecter plus efficacement micro-activités et marché national. Les démarches de commerce équitable pourraient avoir un rôle à jouer également.
La quatrième condition est que les bénéficiaires aient des capacités managériales et techniques. Effectivement, les équipes des IMF n’ont en général ni le temps ni la compétence pour apporter ce soutien. Il y a une « rupture » importante entre les professionnels du soutien aux entreprises et les professionnels de la microfinance. Beaucoup d’IMF en Inde sont nées comme prolongement à des activités sociales conduites par un tas de petites organisations rurales. Une excellente initiative qui donne au secteur un socle concret, mais qui conduit à des lacunes dans l’accompagnement « entrepreneurial » et « marketing ».
La cinquième condition est que le rendement des micro-activités soit supérieur à celui d'activités nécessitant plus de capital. Je vous la livre telle quelle pour ne pas trahir la pensée de Jean-Michel, mais j’ai plus de mal à l’interpréter !
La sixième condition est que le rendement de l'activité soit supérieur au coût du prêt. Ca parait là aussi être une évidence, et pourtant… Les activités agricoles rapportent rarement plus de 15%. La ponction financière des prêts induit une très faible rémunération du travail de la terre. Des ressources sont ainsi drainées des zones rurales vers des zones urbaines. Par ailleurs, le taux d’intérêt revêt une charge morale très forte et est souvent mis en avant comme l’alpha et l’omega d’une « bonne » ou d’une « mauvaise » pratique ! Pourtant, dans certains cas, les plus pauvres préfèrent les conditions souples et adaptées des moneylenders aux prêts, certes moins chers mais plus contraints, des IMF.
La septième condition est que les investissements réalisés grâce aux microprêts se traduisent par une dépense endogène qui provoque une demande de biens et de services produits localement, et non une importation. Par exemple, pour l'achat de médicaments, il y a amélioration de l'état sanitaire mais aussi exportation de ressources financières vers l'extérieur
La huitième condition est qu'il existe une insuffisance locale de ressources financières à investir, et par conséquent un besoin d'importation de capitaux. L'apport de fonds extérieur se substitue à la mobilisation de ressources locales. "Un grand nombre de pays dont le revenu par tête compte parmi les plus faibles de la planète connaissent une surliquidité bancaire". C’est l’un des apports majeurs de l’analyse de Jean-Michel pour moi, qui remet en cause l’idée que les plus pauvres soient systématiquement dans une situation de « manque ». Et dans le contexte réglementaire indien qui interdit aux IMF la collecte d’épargne, c’est un sujet particulièrement criant.
Au final, pas de raisons bien sûr de « jeter le bébé avec l’eau du bain » ! Mais une remise en cause du soi-disant « miracle » de la microfinance, et l’appel à une diversification des outils mis en œuvre. J’y rajoute une réflexion compliquée mais excitante sur le bon équilibre entre soutenabilité du modèle et prise en compte de critères d’efficacité « sociale ».
5è condition : si tu te contentes de pêcher des poissons avec une vieille barque rafistolée, ton cout d'immo en capital est faible, et la marge sur la vente de poissons est presque entièrement la marge commerciale (sauf le cout de la peinture pour repeindre ton capital productif de temps à autres)
Si tu dois investir dans une machine à sécher le poisson, tu as intérêt à ce que ta marge sur les poissons séchés soit supérieure à tes couts YC le cout d'amortissement du capital que tu as immobilisé (et en plus tu as du t'endetter pour l'immobiliser !) : si tu es en compète sur le marché du village voisin avec de gros industriels qui ont des installations 10 fois plus productive que toi, tu te fera sortir du marché ; et tu conserveras des dettes énormes
c'est + clair comme ça ?
C'est assez proche de la 6 = si tu dois rembourser 10$ par semaine, mais que les trucs que tu vends te rapportent 12$ par semaine, vaut mieux soit arrêter, soit changer d'usurier !
Rédigé par : Benoît Granger | 08 décembre 2008 à 16:39