10 décembre 2008

Prakti, le design au service des zones rurales

Une preuve irréfutable que Pondicherry n’est pas un si petit village, c’est qu’après 4 mois ici, et pas mal d’énergie consacrée à repérer les entrepreneurs locaux, j’ai découvert cet après midi une petite pépite nichée juste au sud du « périphérique » de la ville, au rez de chaussée du 55 de la rue François Martin.

Jean-Michel Argouin, le consultant français le plus expérimenté et discret de la place, qui exerce en Inde depuis une quinzaine d’années dans tous les domaines techniques possibles, m’avait certes prévenu qu’il me mettait en contact avec des entrepreneurs originaux et dynamiques.

Et, de fait, le premier contact donne le ton. Dans une vingtaine de mètres carrés se côtoient cinq ou six modèles de fours domestiques, un entrepreneur marocain ayant fait sa carrière comme designer produit chez Motorola puis chez Abaqus pour le compte d’Intel ou de Boieng, un entrepreneur humanitaire français étant passé chez médecins sans frontières au Kosovo et en Ethiopie, une consultante coréenne spécialiste des associations, trois cuisiniers béta-testant à temps plein lesdits fours solaires… et beaucoup d’histoires qui mélangent l’humain et l’entreprise.

La première histoire c’est bien sûr celle de Prakti elle-même (www.praktidesign.com). Un projet né de la volonté de la fondation Shell de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre autour de projets concrets, dans le sud de l’Inde. Parce que le volume de CO2 rejeté par les fours à bois représente à peu près un tiers de celui rejeté par les véhicules, l’analyse et l’amélioration du rendement énergétique de ces fours dans le sud de l’Inde représentait un premier défi.

Défi relevé par Mouhsine Serrar qui en fait la première « brique » de sa mission : utiliser le design industriel de haut niveau pour rendre accessible au monde rural des produits de qualité, économique, sur une grande échelle. Mouhsine s’entoure alors d’une équipe et transfère les compétences classiques d’un cabinet de design à la « clientèle » des villageois : analyse des contraintes, groupes tests, recherche du meilleur coût… tout est fait pour coller aux besoins et spécificités du monde rural indien.

Sa cible ? ce segment de population suffisamment riche pour accéder à des biens de consommation mais pas assez pour intéresser les grandes compagnies. Une bonne centaine de millions de personnes parmi les 700 millions de ruraux indiens.

Son métier ? intervenir depuis l’idée jusqu’à la preuve de concept commercial, le test pilote grandeur nature sur de moyennes quantités.

Son champs ? infini, depuis l’Afrique jusqu’à l’Inde, les fours à bois jusqu’aux lampes LED. Mouhsine cherche à focaliser aujourd’hui son activité sur les fours à bois, qu’il a réussi à rendre plus économique, moins dangereux et surtout plus efficaces d’un point de vue thermique, mais son savoir faire le rend extrêmement séduisant pour tout ce que l’Inde compte d’entreprises cherchant à atteindre ce marché, traditionnellement qualifié de « Bottom of The Pyramid (BOP) » et d’organisations visant à identifier et commercialiser les innovations du monde rural.

 

Autour de Prakti Design « tournent » d’autres belles histoires. Celle d’avoir voulu se rendre indépendant d’une fondation, de rechercher un compromis subtile entre autofinancement, subventions et implication durable d’une équipe internationale.

Celle aussi de Aprovecho (www.aprovecho.net), fruit de la volonté d’une bande de hippies américains tentant l’aventure en Inde, réussissant (très) bien et se demandant alors quoi faire d’intelligent avec cet argent honnêtement gagné. Leur idée ? une ferme de 40 acres dans l’Oregon, lieu d’éducation pratique et de recherche appliqué. Pas très étonnant que ces deux projets fous joignent leur effort.

On sent chez l’équipe de Prakti l’amour, chevillé au corps, du « beau » produit, au sens du produit le plus adapté aux usages, au meilleur coût. Et la volonté, tenace, que cela serve au monde rural. Qu’il faille passer 2 ans à travailler sur une gamme de four, peu de bailleurs le comprennent, et peut rendre le projet compliqué à administrer d’un point de vue financier. Mais c’est tout l’intérêt de ces entrepreneurs sociaux que d’essayer de se frayer un chemin entre l’utopie et le cynisme.

06 décembre 2008

Pondipost - Les limites du microcredit

Dans son numéro d’octobre-novembre, Politis a eu l’excellente idée de publier un article de 2 pages de Jean-Michel Servet, professeur d’économie à Genève, qui a tenu un temps le laboratoire d’économie à l’Institut Français de Pondicherry (IFP).

Le gros intérêt de l’équipe de l’IFP, c’est qu’elle apporte un regard critique sur le microcrédit, à partir d’une méthodologie anthropologique et sociale, dans laquelle les chercheurs sont en général engagés « sur le terrain » auprès de leur sujet d’étude.

Les thèses de Jean-Michel sont amplement développés dans son dernier opus, Banquiers aux pieds nus (2006) et les plus mordus peuvent consulter les excellents papiers d’Isabelle Guerin sur l’esclavage par la dette, par exemple, dans la collection de l’IFP.

Pour ceux qui souhaitent une rapide introduction, le papier de Politis fait le tour en 2 pages des principales conditions à respecter pour que le microcrédit soit véritablement efficace dans sa lutte contre la pauvreté. On pourrait résumer l’argument par : le microcrédit est une activité qui doit consister à prêter aux pauvres pour un investissement productif qui trouve des débouchés solvables, avec un rendement supérieur au cout du prêt, pour des bénéficiaires qui ont des compétences managériales et techniques.

Facile à dire, pas facile à faire, bien sûr ! Et c’est l’intérêt de ce type de réflexion que de donner une « vision idéale » de laquelle on peut tenter de s’approcher, ainsi qu’une « force de rappel » contre les dérives naturelles de la microfinance.

La première condition, donc, est que les clients des institutions (IMF) appartiennent aux catégories dites "pauvres". Ca semble aller de soi, mais, pour grandir, les IMF sont tentés de prêter de plus en plus aux moins pauvres, accentuant dans ce cas les inégalités de revenu au lieu de les réduire. Par ailleurs, il est souvent délicat d’identifier qui sont vraiment les plus pauvres. Dans Outlook du 17 novembre, Neelabh Mishra, éditeur d’Outlook Hindi, revient sur la complexité des critères à mettre en place pour qualifier les plus pauvres (revenu, logement...). The Hindu du 14 novembre reprend aussi les difficultés du gouvernement de Pondicherry à distribuer des cartes de rationnement réservé aux plus pauvres. Un tiers d’entre elles seraient en fait détenues par des familles relativement aisées et un tiers des plus pauvres n’y auraient pas accès. Le Center for Microfinance utilise de son côté, dans le cadre de ses enquêtes, des méthodologies de type « peer to peer » : chaque famille qualifie ses voisins, en fonction de critères variés (a-t-il la télévision, mange t-il à sa faim…). Après plusieurs itérations et recoupements, ils estiment pouvoir arriver à une qualification satisfaisante de « qui est vraiment pauvre ».

La deuxième condition est que le prêt soit réellement utilisé pour accroître les capacités productives. Dans de nombreux cas, les petits crédits servent à "faire la soudure" sans investissement productif. "Cela permet aux personnes de disposer de meilleures conditions pour gérer leur budget, mais ne peut avoir un impact positif direct sur leurs activités génératrices de revenu"

Troisième condition est que l'investissement soit fait dans des secteurs pour lequel il existe une demande solvable. C’est l’un des sujets les plus discutés du moment ici, et les initiatives commencent à fleurir pour diversifier les productions artisanales et connecter plus efficacement micro-activités et marché national. Les démarches de commerce équitable pourraient avoir un rôle à jouer également.

La quatrième condition est que les bénéficiaires aient des capacités managériales et techniques. Effectivement, les équipes des IMF n’ont en général ni le temps ni la compétence pour apporter ce soutien. Il y a une « rupture » importante entre les professionnels du soutien aux entreprises et les professionnels de la microfinance. Beaucoup d’IMF en Inde sont nées comme prolongement à des activités sociales conduites par un tas de petites organisations rurales. Une excellente initiative qui donne au secteur un socle concret, mais qui conduit à des lacunes dans l’accompagnement « entrepreneurial » et « marketing ».

La cinquième condition est que le rendement des micro-activités soit supérieur à celui d'activités nécessitant plus de capital. Je vous la livre telle quelle pour ne pas trahir la pensée de Jean-Michel, mais j’ai plus de mal à l’interpréter !

La sixième condition est que le rendement de l'activité soit supérieur au coût du prêt. Ca parait là aussi être une évidence, et pourtant… Les activités agricoles rapportent rarement plus de 15%. La ponction financière des prêts induit une très faible rémunération du travail de la terre. Des ressources sont ainsi drainées des zones rurales vers des zones urbaines. Par ailleurs, le taux d’intérêt revêt une charge morale très forte et est souvent mis en avant comme l’alpha et l’omega d’une « bonne » ou d’une « mauvaise » pratique ! Pourtant, dans certains cas, les plus pauvres préfèrent les conditions souples et adaptées des moneylenders aux prêts, certes moins chers mais plus contraints, des IMF.

La septième condition est que les investissements réalisés grâce aux microprêts se traduisent par une dépense endogène qui provoque une demande de biens et de services produits localement, et non une importation. Par exemple, pour l'achat de médicaments, il y a amélioration de l'état sanitaire mais aussi exportation de ressources financières vers l'extérieur

La huitième condition est qu'il existe une insuffisance locale de ressources financières à investir, et par conséquent un besoin d'importation de capitaux. L'apport de fonds extérieur se substitue à la mobilisation de ressources locales. "Un grand nombre de pays dont le revenu par tête compte parmi les plus faibles de la planète connaissent une surliquidité bancaire". C’est l’un des apports majeurs de l’analyse de Jean-Michel pour moi, qui remet en cause l’idée que les plus pauvres soient systématiquement dans une situation de « manque ». Et dans le contexte réglementaire indien qui interdit aux IMF la collecte d’épargne, c’est un sujet particulièrement criant.

Au final, pas de raisons bien sûr de « jeter le bébé avec l’eau du bain » ! Mais une remise en cause du soi-disant « miracle » de la microfinance, et l’appel à une diversification des outils mis en œuvre. J’y rajoute une réflexion compliquée mais excitante sur le bon équilibre entre soutenabilité du modèle et prise en compte de critères d’efficacité « sociale ».

18 novembre 2008

Pondipost - et pourtant elle tourne

Si la crise financière a un rôle positif, c’est qu’elle amène à s’interroger sur les mécanismes financiers, qu’ils soient boursiers ou très locaux. France Inter en prenait sa part la semaine dernière, en consacrant un court sujet dans l’excellente émission « Et pourtant elle tourne », au lien entre crise financière et microcrédit (http://www.radiofrance.fr/franceinter/em/etpourtantelletourne/ ) Au fond, dans une vision financière du sujet, le boulot des institutions de microfinance, ce n’est ni plus ni moins que d’acheter de l’argent en gros pour le redistribuer en détail. Le mouvement de ces dernières années, en Inde notamment, c’est que de plus en plus d’investisseurs et de banques se pressent pour prêter aux institutions, et qu’avec 300 millions de « pauvres », le poids du microcrédit dans l’économie devient considérable. Le reportage retenait SKS comme « symbole » de cette microfinance « commerciale », avec plus de 1500 bureaux, 3 millions de clients, 17 milliards de roupies d’encours. Pour Vipin Sharma, le directeur général de Access Dev, l’un des principaux offices d’évaluation et d’étude du secteur, basé à Delhi, le problème c’est que les banques sont aujourd’hui à la recherche d’investissement encore moins risqués que le microcrédit, qui génère pourtant des taux de remboursement tout à fait honorable. Le risque est moins un arrêt brusque de la microfinance qu’un ralentissement de sa croissance (40% par an en moyenne depuis 5 ans tout de même) et, en conséquence, une augmentation du montant moyen prêter pour limiter encore le risque. Dans ce contexte, les institutions de microfinance commerciales, qui fondaient leur développement sur l’intervention de fonds étrangers, seront plus touchées que les « humanitaires » (dont Interaides à Pune a été cité comme exemple). Un processus darwinien « d’assainissement » du microcrédit en Inde ? Ou une incitation à renforcer davantage la compétition entre institutions sur les cibles les plus « rentables » ?

07 novembre 2008

Pondipost du vendredi - A Base for Women Rural Development (BWRD)

Jeudi dernier, les premiers « frimats » de la mousson, si l’on peut dire, commençaient à faire leurs effet et donnaient un peu de fraicheur à l’air pondicherrien. Climat idéal pour assister à la réunion d’un groupe de femmes dans un petit village du Tamil Nadu, à 30 kilomètres à l’ouest de Pondicherry.

Ce groupe de 20 femmes est l'un de ceux que soutient BRWD (A Base for Women Rural Development) dans 67 villages autour de Pondicherry

Le socle théorique qui soutient cette initiative est construit depuis des dizaines d’années par Augustin Brutus. A force de réflexions, d’observations, d’interventions en Inde, en France et en Afrique, il a développé un modèle de développement global (holistique disent les initiés) au service des populations rurales. Comme beaucoup, il appréhende la microfinance comme l’un des outils mis à la disposition des plus pauvres, à inclure dans des problématiques plus globales de santé, d’éducation, de promotion de la femme, de valorisation des savoirs traditionnels… Cela semble une caractéristique partagée par beaucoup en Inde. Depuis que la NABARD a lancé un programme de promotion  des groupes de femmes auto-organisées et simplifié l’accès à des financements bancaires ou publics pour les soutenir, une multitude d’associations de terrain se sont emparés de l’outil de la microfinance pour compléter leur action (cf mon post sur la préhistoire de la microfinance en Inde, en septembre).

Parfois, cela à conduit au pire (manque de professionnalisme, effet d’opportunisme…).

La BRWD de son côté, gère avec une grande prudence ses sources de financement et sa gouvernance, et privilégie une logique de qualité et d’impact sur la génération de gros volumes de crédits accordés. Elle s’attache systématiquement à traduire en « actions » les principes qu’elle a patiemment forgé ces dernières années. Cela se traduit sur le champs de la micro-finance par des livrets individuels remis aux emprunteurs, qui doivent leur permettre de suivre leur épargne (une centaine de roupies par mois) et leurs crédits. Cela se traduit aussi par une gouvernance assez rare de la BRWD, qui appartient à ses membres, c'est-à-dire aux femmes emprunteuses. Un autre exemple encore ? Beaucoup de programmes de micro crédit se concentrent sur les zones les plus « riches » des villages, qui détiennent le pouvoir dans les panchayat et sont les plus faciles à servir. Difficile pour un bailleur international d’évaluer ce type de positionnement. L’ONG décrit dans ses rapports d’activité les villages qu’elle dessert, qui ira s’occuper des populations réellement bénéficiaires ? Le village que nous visitions est traditionnellement décomposé en au moins 2 parties, géographiquement séparées : la zone des « dalits », un peu à l’écart, et la zone des « hautes castes », majoritaire dans le panchayat, qui dispose de maisons « en dur ». La BRWD intervient dans la première, en essayant de participer à la création de liens entre les deux parties du village, en valorisant les savoir faire locaux et en s’appuyant sur la créativité et le sens artistique naturel des membres du groupe. Le point d’entrée, c’est manifestement la culture. Et le principe fondamental, c’est que ces femmes « savent », qu’elles n’ont pas à être traités comme des gens à qui une ONG « apprendrait ».

D’un point de vue plus factuel, les prêts sont aujourd’hui quasi exclusivement dédié à l’éducation des enfants et d’un montant limité (environ 1000Rs), exclusivement distribués à partir de l’épargne des femmes. Le taux est raisonnable (12% par an), mais pose malgré tout la question de la capacité d’une famille à générer un revenu supplémentaire à partir d’un prêt qui n’aura d’effet économique visible que dans le long terme.

L’intention de la BRWD, c’est de se développer comme institution financière, en s’associant à des banques, et de commencer à soutenir des projets collectifs de petites entreprises dans les villages.

L’épargne des femmes est rémunéré à 5%, ce que je n’ai pas vu ailleurs.

Augustin Brutus, le fondateur et directeur de la BRWD, intervient régulièrement en France et en Afrique pour diffuser et confronter le modèle.

30 octobre 2008

Le pondipost du vendredi - Special copains + MyC4 !

Décidément, Damien de Babyloan est un garçon doté d'un très bon goût. Il suffit pour s'en rendre compte de lire ses commentaires à mon blog. Par exemple (et ce n'est qu'un exemple !), "Très intéressant encore une fois :) Bravo pour cet article ! Décidemment, je suis impressionné devant la quantité d'informations que tu brasses et que tu synthétises dans ce monde passionnant qu'est, allez, faisons l'amalgame général, l'entrepreneuriat social. "

Je trouve qu'il décrit bien ce que j'essaye de faire !

Images Et je n'oublie pas Benoit Granger, autre grand commentateur, et animateur du meilleur blog "microfinance" du moment, critique mais constructif, exhaustif et exaltant, courrez fréquenter le très bon... http://benoit.granger.micfin.eu/ (j'ai mis la photo "pro", mais vous en avez une beaucoup plus sympa en tapant "benoit granger" dans google images !) 

A lire notamment en octobre une étude absurde sur la préfaisabilité d'une démultiplication de la microfinance en Inde (on multiplie par 10 ?!) et un commentaire assassin sur le nouvel arrivant dans le royaume du peer2peer : MyC4.

Myc4_logo_beta J'ai pourtant croisé le dynamique et brillant animateur danois de MyC4 au colloque organisé par Planet Finance à Delhi la semaine dernière. C'est vrai que j'ai tendance à m'emballer vite, mais à la fin j'ai failli signer pour devenir distributeur de ce fin connaisseur de l'Afrique en Inde ! Ce type a un charisme extraordinaire et une vraie passion à transmettre. Quand il dit qu'il pense pouvoir réduire la pauvreté sur sa homepage, je pense qu'il est sincère ! Et je crois qu'il imagine aussi sincèrement que la pression concurrentielle fera réellement descendre les taux d'intérêt et limiter les pratiques un peu sauvages que certains utilisent quand ils "jouent" avec sa plate-forme.

Il a en tout cas une bonne idée marketing : il a offert à tous les participants au séminaire 5(e) à investir sur la plate-forme, pour mesurer à quel point elle était puissante, intéressante, salvatrice ! Mais toujours pas présente en Inde ! Une chose quand même m'a interpellé. Meme si je suis pret à reconnaitre que le taux n'est pas l'indicateur unique de la valeur d'une solution de microfinance, qu'il faut aussi comparer l'offre de credit disponible, les modes de remboursement... je doute qu'on puisse faire croitre quelque business que ce soit en pretant à pres de 40% l'an. On est loin en tout cas des "15% au dessus tu taux de marché" que le pape de la microfinance, Mister Yunus himself, preconise comme taux "social", et que Benoit reprend dans son blog ! (je précise que cette partie a été corrigée ultérieurement à la publication de la note, suite aux intelligents commentaires que vous pouvez lire ci-dessous)

Et, allez, on va pouvoir reboucler la boucle, Babyloan (dont Damien est le responsable technique) est la récente initiative française (à 0% me semble t-il) de damer le pion aux danois, américains ou autres indiens (Dhanax, Rangde...) qui tentent de dominer le marché mondial de la plate forme de prêt aux plus pauvres. Le risque avec cette compétition, c'est qu'un jour on se pose la question de savoir à quoi peuvent bien servir les grosses institutions de microfinance qui font l'intermédiation entre les plate formes de prêt et les plus pauvres. C'est de la provoc !

19 octobre 2008

Le pondipost du vendredi - le droit a l'erreur

En exit à Delhi, je suis, comme à Bangalore, frappé par l'absence de cyber cafés. Les hotels ont meme coupé les accès à Internet pour cause de risque terroriste (il faut dire qu'ici les rubriques "pratiques" des quotidiens regorgent de conseils sur la manière de fermer son accès wifi pour éviter de se faire pirater la ligne par des pirates et risquer ainsi de se faire interpeller par les services anti terroristes !)

Bref, par souci de régularité, je vous livre un piste qui ne restera pas dans les annales, mais que j'avais préparé il y a quelques temps ! Pas de panique, le niveau va remonter. Je ramène de Delhi de belles histoires d'entrepreneuriat social, d'initiatives technologiques et des reflexions pas piquees des hanetons sur le lien entre innovation, entrepreneuriat social et financement social.

----------------

Il existe une technique bien connue des éditeurs de base de données qui souhaitent surveiller leur contenu : ils intègrent dans leurs données quelques informations fausses, leur permettant de tracer les utilisateurs frauduleux desdites données.

C’est la technique que j’ai également mise en œuvre dans mon Pondipost sur les Chèvres ! Au moins deux d’entre vous ont repéré l’erreur biologique que j’ai commise en imaginant qu’en Inde les chèvres pouvaient donner naissance à des veaux. Erik Vauloup, d’abord, qui a un temps collaboré avec Scientipôle Initiative. Il fait partie de ces quelques rares personnes capables d’aborder de front enjeu technique, développement commercial et sensibilité sociale. Une qualité courante en Inde, mais plus rare en France. Une qualité partagée par mon père (encore que je manque ici un peu d’objectivité), qui m’a également remonté la légère incohérence génétique de mon post ! Hubert de Beaumont, donc, a créé après sa carrière d’ingénieur une association de soutien technique aux entreprises du sud (www.tech-dev.org). Il anime également depuis un an un fonds qui collecte l’épargne française pour l’investir auprès de PME africaine, avec le soutien de la société de capital risque solidaire Garrigue. Pondipost recommande bien sûr cet investissement ! Et espère la voir se déployer en Inde rapidement !!

15 octobre 2008

Le pondipost du mercredi - Billesh

Aux USA, ils ont Bill Gates, heureux entrepreneur fortune qui décide de consacrer la deuxième partie de sa vie à utiliser intelligemment sa fortune au service des plus pauvres. N’en déplaise aux afficionados de l’open source, que l’on trouve jusqu’à Pondicherry, Microsoft n’accouche donc pas que de bugs ou d’une vision hégémonique du monde.

L’Inde ne manque pas de ces fabuleux entrepreneurs qui se retirent avant l’heure pour promouvoir les femmes, les enfants, ou les initiatives économiques au service de leur pays. C’est même un trait distinctif du capitalisme indien, cette confusion entre famille et entreprise, cette volonté de réussir aussi dans une perspective de développement social.

62384 Nadathur S. Raghavan , l'un des fondateurs d’Infosys, est l’un d’entre eux. Il a quitté Infosys en 2000 et utilisé son image, son réseau, ses compétences et sa fortune pour lancer à Bangalore un incubateur au sein de l’institut de management de Bangalore (NSRCEL à l'IIMB, www.nsrcel.org) et un fonds de capital risque dédié aux jeunes start up de l’internet et des télécoms, OJAS. Rappelons nous aussi que Tata avait à l’époque créé le Taj Hotel de Mumbai pour que les anglais ne soient plus les seuls à profiter de l’hôtellerie de luxe.

J’en reparlerai surement un de ces jours, mais je préfère zoomer aujourd’hui sur une autre personnalité, nettement moins connue, et qui fait un peu le parcours inverse.

Cette jeune femme, appelons là Billesh en hommage à son illustre mentor, est la fille d’une « deserted » women. Autrement dit, après un mariage arrangé, cette femme a quitté son mari, qui la brutalisait. Elle a pris la décision courageuse de partir avec ses 3 enfants et de changer de ville. Courageux effectivement, quand on sait qu’à partir de ce moment là, elle a perdu tout soutien de ses proches, y compris de ses frères et sœurs et que, bien évidemment, il n’était pas question de recevoir quelques subsides que ce soit de son ancien mari. Pas question non plus d’espérer retrouver un travail ou même un logement. En arrivant sur Chennai, elle n’a d’autres solutions que de placer ses enfants dans un orphelinat.

L’histoire devient moins noire et plus « entrepreneuriale » au moment où elle suit une formation de tailleur. A force de travail, elle devient elle-même formatrice et retrouve un peu d’aisance financière (5€ par mois).

Une quinzaine d’années après, que s’est il passé ? Cette femme a monté une ONG qui soutient les femmes qui rencontrent les mêmes difficultés, les forment, leur fait rencontrer des médecins, leur procure un peu de financement… Et, c’est là ou je voulais en venir, sa fille l’appuie dans sa démarche.

Sa fille, je l’ai rencontré dans l’un de ces nombreux regroupements informels de start ups. On a longtemps discuté ensemble de son entreprise, de son développement commercial, et je m’attendais ce midi à avoir de nouveau un déjeuner « de travail ». Sa mère était là et j’ai alors découvert son histoire. J’ai aussi découvert que la raison d’être de sa petite entreprise d’IT, c’était de dégager suffisamment de bénéfices pour financer l’activité sociale de sa mère. On dit souvent qu’un facteur clé de succès de la réussite d’une PME, c’est que les entrepreneurs ont faim ! Si cette théorie est fondée, je conseille à chacun d’investir quelques euros dans l’activité de Billesh !

Il est par ailleurs surprenant de voir à quel point le gouvernement joue un rôle dans l’impulsion de politiques publiques d’une ampleur fascinante (personne à moins de 10km d’une banque ; personne privée d’électricité…) sans toujours doter en fonds les ONG qui participent à y contribuer. Le secteur privé, entreprises comme particuliers, est une source fondamentale de soutien, et le partenariat public/privé prend ici tout son sens.

10 octobre 2008

Le pondipost de la microfinance - IFMR Trust

Je vais commencer aujourd'hui une série de papiers, que j'espère longue, sur un thème qui devient très à la mode.

On pourrait résumer ce thème par la baseline de l'IFMR Trust : "make the market work for the poor". L'idée de base est très simple : on a passé 10 ans à prêter de l'argent à des pauvres pour qu'ils créent des entreprises. Le problème c'est que d'une part cet argent est surtout utilisé à des fins de consommation et, surtout, que pour sortir les gens de la pauvreté, faut il encore que les entreprises créées accèdent à des marchés pour vendre leurs produits.

Un exemple caricatural des paradoxes que peut créer la microfinance est le don de vaches à des femmes, qui ne pourront au bout du compte pas vendre leur lait à un prix supérieur au prix de revient que justifie l'entretien, l'alimentation, le soin apportés aux animaux.

Le nouveau sujet du jour, que je découvre au fur et à mesure de mes lectures et entretiens, c'est de structurer des filières complètes et de faire en sorte que les pauvres accèdent au marché global. Dans l'autre sens, certaines grosses entreprises s'attaquent à la frange de la population qui gagne moins de 3000$ par an et qui, en cumulé, représente tout de même un sacré gateau ! J'y reviendrai dans d'autres posts.

Pour l'instant, focalisons nous sur une expérience jeune (moins d'un an) mais très ambitieuse de structuration de filières.

_____________

Il y a des gens qu’on rencontre une fois dans sa vie et qu’on n’oublie pas. Parce qu’ils ont une vision particulièrement forte et, surtout, par ce qu’ils se donnent les moyens de l’implémenter avec une ambition démesurée.

J’en ai rencontré certains en France, bien sûr, que je ne citerais pas pour ne pas vexer les autres ! J’en ai vu un fin septembre à Chennai.

Nachiket Mor (puisque c’est de lui qu’il s’agit), est un jeune cadre de l’une des plus grandes banques du pays, la ICICI. Depuis plusieurs années, avec son équipe, il milite pour que personne en Inde ne soit exclut des services bancaires et pour que sa banque soit présente le plus localement possible dans les zones rurales indiennes.

Il y a un an, il a fondé une fondation (la ICICI fondation), qui reçoit chaque année 1% du bénéfice de la ICICI Bank.

Cette fondation est au cœur d’un écosystème qui tente, « globaly speacking », de « faire marcher le marché au service des plus pauvres ». Cela recouvre des activités très larges, bien décrites sur le site de la fondation (www.icicifoundation.org) et qui concrétisent un projet théorisé depuis plusieurs années. Nachiket Mor a eu la bonne idée de regrouper l’ensemble de ses écrits sur un site unique que je vous recommande (http://www.nachiketmor.net/ ).

Mon focus est allé aux activités de financement et de structuration des filières conduites par l’IFMR Trust. Ce trust est indépendant juridiquement et financièrement de la fondation, mais l'équipe qui le manage est pour la grande majorité issue de l'équipe de Nachiket Mor à la ICICI.

Il est composé de 2 filiales.

La première (http://ifmrtrust.co.in/announcements/annkgfs.php), managée par Anil Kumar, vise à apporter des services financiers complets à toutes les cibles (cibles traditionnelles de la microfinance, mais aussi paysans riches, par exemple) partout sur le territoire (avec une antenne disponible pour tous à moins de 2km de chez soi) au travers d’antennes qui regroupent l’offre financière disponible sur le territoire (les KGFS). La deuxième, l’Advisory Service (http://ifmrtrust.co.in/ventures/itas.php), conduite par Puneet Gupta, a pour vocation de créer des « supply chain » sur une quinzaine de domaines.

L’exemple qu’ils utilisent souvent pour faire la démonstration du concept est celui du tourisme rural. A un bout de la chaîne, des touristes qui aimeraient probablement découvrir autrement d’autres régions de l’Inde, chez l’habitant, mais dans des conditions d’hébergement correctes. A l’autre bout, des gens pauvres, en zone rurale, qui ont des maisons qu’ils pourraient réhabiliter. En remontant la chaîne, on retrouve les intervenants classiques que sont les tour operators et les sites majeurs de promotion touristique en Inde (Expedia, Yatra…).

L’idée de l’IFMR Trust, c’est de structurer cette chaîne de manière à ce que tous les maillons puissent efficacement travailler ensemble, au service des plus pauvres. Pour ce faire, elle est en train de réunir quelques grands fonds de capitaux mondiaux (leur nom est pour l’instant confidentiel) au sein du « Network Enterprise Fund ». Ce fonds, qui devrait atteindre 150 millions de dollar en fin d’année prochaine, prend lui-même des participations dans des « Network Enterprise ». Lesquelles entreprises cherchent à renforcer les plus pauvres (formation, microfinancement pour la réhabilitation de guest houses…), crédibiliser l’offre (rating des guesthouses par exemple par une filiale de Standars & Poors) et faire communiquer l’ensemble des acteurs de la chaîne, d’Expedia jusqu’au paysan du fin fond du Tamil Nadu. Au dire de Puneet, l’investissement initial est faible.

Plusieurs « filières » sont dores et déjà en cours de structuration : dans les biens de consommation (http://www.earthygoods.co.in/) dans le textile (http://www.sandhifoundation.org/) par exemple, ou le BPO low cost.

Ce fonds est intégralement abondé par des partenaires privés, mais s’insère dans un ensemble qui le dépasse et qui poursuit un objectif que l’on pourrait qualifier « d’entreprise sociale ».

Ce qui impressionne, c’est la foi chevillée au corps dans la capacité que pourrait avoir le marché à sortir les plus pauvres de leur situation, en évitant les problèmes de corruption, de mauvaise gouvernance… Un peu naïf peut être, mais supporté par une intelligence de premier plan et des fonds disponibles qui rendent crédibles cette utopie !

26 septembre 2008

Le pondipost de la microfinance - structurer les filières

Une chose qui m'épate et que je n'avais pas anticipé, c'est la volonté de quelques ONG de microfinance de structurer des filières pour y intégrer les plus pauvres.

Bless (c'est le troisième volet de mon tryptique !) essaie de conduire par exemple une action ciblée sur le transport des poissons.

Image_191 Elle monte dans ce but un groupe composé uniquement d'hommes, dont l'activité consiste à ramener des poissons de la mer (à une quinzaine de kilomètres) jusqu'aux villages, à vélo. Elle les regroupe, leur donne un vélo, et les "relie" à une banque, dans le cadre maintenant bien maîtrisé par tous les lecteurs de ce blog des Self Help Group (c'est à dire qu'ils pourront bénéficier d'un micro crédit ; plus d'infos dans les papiers précédents de ce blog et un peu partout sur Internet en tapant "self help group" ou, pour les plus motivés, en débarquant à l'Institut Français de Pondicherry) !

L'IFMR Trust a une démarche plus ambitieuse encore. Une bonne partie de cadres détachés de la ICICI Fondation entreprennent de grandes choses en matière de microfinance. Je reviendrai un jour sur leurs actions globales (sécurisation des fonds prêtés pour démultiplier les financements disponibles, soutien aux petits entrepreneurs...), mais j'insiste dans le cadre de ce billet sur leur action originale de "créateur de marchés". Un exemple ? Fabindia, l'un des très grands distributeurs du pays (sur Suffren Street à Pondicherry, vous êtes surs d'y croiser jour et nuit au moins une dizaine de français expatriés ou touristes en train de s'équiper !) recherche des fournisseurs de tissus, de produits artisanaux. En regroupant tous les "petits" artisans financés par des ONG de microfinance en Inde, l'IFMR Trust positionne une structure privée en interlocutrice unique entre ce grand réseau de distribution et la masse des petits producteurs. Bref, elle reconstruit la filière pour y insérer efficacement les plus pauvres. En l'occurence, ce réseau existe, il s'appelle SANDHI, et il apporte à la fois financement, formation, renforcement et garantie de la qualité, et surtout débouchés aux artisans. On est pas très loin de la logique des réseaux de commerce équitable, mais dans une vision très intégrée, avec des moyens colossaux et l'intervention des grands distributeurs.

Pour soutenir ces démarches "verticales", l'IFMR Trust s'est doté d'un fonds (cf ici) et d'une équipe professionnelle de haut niveau. Une galaxie d'initiatives pas très simples à comprendre mais qui porte un potentiel important de développement.

19 septembre 2008

Le pondipost de la microfinance - faites tourner les chevres

Suite de mes aventures avec l'ONG Bless en Inde du Sud !

Ca a un petit côté marrant de décrire dans le détail, avec moult effets de surprises et de découvertes, ce qui est le travail quotidien (et peut etre un peu rebarbatif) d'un tas de gens ici ! J'imagine mon étonnement (mon agacement ?!) si un jeune japonais était venu me voir à Scientipole Initiative, s'extasier de ce que je faisais et en rendre compte aussitôt à ses amis sur un blog !! Remarquez, j'ai vécu un peu ça il y a quinze jours quand 3 animateurs d'un réseau de microfinance sri-lankais sont venus manger à la maison et ont pris en photo, avec grand empressement, les éclairs au chocolat ou les mille-feuilles fraichement ramenés de la patisserie "française" de Pondicherry, Baker Street !

Bon, pour en revenir à Bless, j'ai décrit succintement la semaine dernière le "coeur de métier", je voudrais m'attarder sur un programme spécifique, financé par les vétérinaires américains, de soutien à quelques familles en difficultés au Tamil Nadu.

L'idée est de sélectionner 24 groupes dans 14 villages et de les former pendant 6 mois à l'hygiène, la santé, les rapports hommes/femmes, le respect des différences, le travail des enfants, l'économie domestique, les risques sanitaires... Si tout se passe bien, chaque famille se voit donner une chèvre. Elle a la responsabilité, avec l'aide de Bless, de s'en occuper, d'en prendre soin, de la soigner... Avec un peu de chance, ces chèvres donneront un veau au bout de 8 mois et, surtout, donneront régulièrement à la famille du lait.

A ce moment là, la famille doit rendre la chèvre, qui sera donnée à une autre famille. Et, si tout va bien, elle aura à la fois généré un revenu, mais surtout accumulé un capital (le veau), d'une valeur de 2500Rs. Au bout de 3 ans, si elle s'est bien débrouillé, elle pourrait se retrouver avec 30 chèvres, d'une valeur global de plus de 60 000Rs.

J'aime beaucoup ce côté "apprentissage par la pratique", on fait confiance, on donne quelque chose de concret, pas juste des conseils, de la formation ou de la micro-monnaie, et on démarre un cycle d'accumulation de capital et de génération de micro revenus. C'est aussi un moyen intelligent d'insérer la microfinance dans un processus plus global d'éducation à la santé, à l'égalité, à la promotion du rôle de la femme... et ça peut aller assez vite (2500 groupes devraient être touchés d'ici 3 ans).