Jean-Michel Argouin, le consultant français le plus expérimenté et discret de la place, qui exerce en Inde depuis une quinzaine d’années dans tous les domaines techniques possibles, m’avait certes prévenu qu’il me mettait en contact avec des entrepreneurs originaux et dynamiques.
Et, de fait, le premier contact donne le ton. Dans une vingtaine de mètres carrés se côtoient cinq ou six modèles de fours domestiques, un entrepreneur marocain ayant fait sa carrière comme designer produit chez Motorola puis chez Abaqus pour le compte d’Intel ou de Boieng, un entrepreneur humanitaire français étant passé chez médecins sans frontières au Kosovo et en Ethiopie, une consultante coréenne spécialiste des associations, trois cuisiniers béta-testant à temps plein lesdits fours solaires… et beaucoup d’histoires qui mélangent l’humain et l’entreprise.
La première histoire c’est bien sûr celle de Prakti elle-même (www.praktidesign.com). Un projet né de la volonté de la fondation Shell de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre autour de projets concrets, dans le sud de l’Inde. Parce que le volume de CO2 rejeté par les fours à bois représente à peu près un tiers de celui rejeté par les véhicules, l’analyse et l’amélioration du rendement énergétique de ces fours dans le sud de l’Inde représentait un premier défi.
Défi relevé par Mouhsine Serrar qui en fait la première « brique » de sa mission : utiliser le design industriel de haut niveau pour rendre accessible au monde rural des produits de qualité, économique, sur une grande échelle. Mouhsine s’entoure alors d’une équipe et transfère les compétences classiques d’un cabinet de design à la « clientèle » des villageois : analyse des contraintes, groupes tests, recherche du meilleur coût… tout est fait pour coller aux besoins et spécificités du monde rural indien.
Sa cible ? ce segment de population suffisamment riche pour accéder à des biens de consommation mais pas assez pour intéresser les grandes compagnies. Une bonne centaine de millions de personnes parmi les 700 millions de ruraux indiens.
Son métier ? intervenir depuis l’idée jusqu’à la preuve de concept commercial, le test pilote grandeur nature sur de moyennes quantités.
Son champs ? infini, depuis l’Afrique jusqu’à l’Inde, les fours à bois jusqu’aux lampes LED. Mouhsine cherche à focaliser aujourd’hui son activité sur les fours à bois, qu’il a réussi à rendre plus économique, moins dangereux et surtout plus efficaces d’un point de vue thermique, mais son savoir faire le rend extrêmement séduisant pour tout ce que l’Inde compte d’entreprises cherchant à atteindre ce marché, traditionnellement qualifié de « Bottom of The Pyramid (BOP) » et d’organisations visant à identifier et commercialiser les innovations du monde rural.
Autour de Prakti Design « tournent » d’autres belles histoires. Celle d’avoir voulu se rendre indépendant d’une fondation, de rechercher un compromis subtile entre autofinancement, subventions et implication durable d’une équipe internationale.
Celle aussi de Aprovecho (www.aprovecho.net), fruit de la volonté d’une bande de hippies américains tentant l’aventure en Inde, réussissant (très) bien et se demandant alors quoi faire d’intelligent avec cet argent honnêtement gagné. Leur idée ? une ferme de 40 acres dans l’Oregon, lieu d’éducation pratique et de recherche appliqué. Pas très étonnant que ces deux projets fous joignent leur effort.
On sent chez l’équipe de Prakti l’amour, chevillé au corps, du « beau » produit, au sens du produit le plus adapté aux usages, au meilleur coût. Et la volonté, tenace, que cela serve au monde rural. Qu’il faille passer 2 ans à travailler sur une gamme de four, peu de bailleurs le comprennent, et peut rendre le projet compliqué à administrer d’un point de vue financier. Mais c’est tout l’intérêt de ces entrepreneurs sociaux que d’essayer de se frayer un chemin entre l’utopie et le cynisme.



